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Solidarité ou suicide collectif

pier trottier, Tuesday, October 21, 2003 - 13:01

Dans un monde infesté d’intellectuels de parodie sacralisés par le pouvoir, Franz Hinkelammert appartient à une saga de grands penseurs en voie d’extinction, qui pratique le principe de Diogène : être la mauvaise conscience de son temps, le taon, le guide qui rejète le compromis avec les dominateurs, qui met à nu les conditions de production et de reproduction de ce processus d’accumulation qu’ils appellent globalisation et qui invite à ne pas céder face à la barbarie, à trouver le meilleur qu’il y a dans la condition humaine.

Traduit de l'espagnol par Pierre Trottier

AMÉRIQUE LATINE EN MOUVEMENT

19-08-2003

SOLIDARITÉ OU SUICIDE COLLECTIF

par José Merino del Rio

Dans un monde infesté d’intellectuels de parodie sacralisés par le pouvoir, Franz Hinkelammert appartient à une saga de grands penseurs en voie d’extinction, qui pratique le principe de Diogène : être la mauvaise conscience de son temps, le taon, le guide qui rejète le compromis avec les dominateurs, qui met à nu les conditions de production et de reproduction de ce processus d’accumulation qu’ils appellent globalisation et qui invite à ne pas céder face à la barbarie, à trouver le meilleur qu’il y a dans la condition humaine.

La célébrité de Hinkelammert se doit à la force de ses écrits, à une œuvre impressionnante tissée avec un esprit lucide, qui est aujourd’hui un point de référence, avec laquelle on peut être d’accord ou non, mais de laquelle lecture aucun lecteur n’en sort indemne. Cet inventaire de douleur et d’infamie qu’est la globalisation impériale, qui inaugure le XXIè siècle avec une nouvelle stratégie d’annihilation incarnée dans l’assaut au pouvoir mondial de la part des cercles gouvernants des Etats-Unis, plonge ses racines dans un processus que Hinkelammert fut des premiers à pénétrer et à comprendre, lorsque le collapsus du socialisme historique et l’euphorie du penser unique annonçaient la fin de l’histoire et mettaient en pièces toute tentative de penser critique, condamnant à l’enfer les peu qui osaient faire valoir les vérités perturbatrices menaçantes du consensus néo-libéral.

Ce géant germanolatino qui connut dans sa jeunesse les horreurs du nazisme, qui vécut au Chili afin d’accompagner le rêve émancipateur de Salvador Allende, qui eut à prendre le chemin de l’exil, comme tant d’hommes et de femmes de notre Amérique, persécutés par les dictatures pinochetistes de sécurité nationale, et que, par ces hasards du destin, nous eûmes la chance de ce qu’il s’établisse au Costa Rica afin d’initier une des aventures intellectuelles et pédagogiques des plus passionnantes et fécondes de notre continent : le Département Œcuménique de Recherches (Dei, pour son sigle en espagnol), or donc, cet homme vit avec une extraordinaire clarté qu’avec Reagan s’initiait une des périodes les plus agressives et destructrices de l’histoire du capitalisme. Le retour au capitalisme sauvage, un capitalisme dénudé, qui atteint le pouvoir total et l’utilise avec une violence et une arbitrarité illimitées.

Dans l’engrenage de ce monstre qui dévore les droits des personnes opère une logique du marché agressif et totalisante qui conduit l’économie comme une économie de guerre, qui se régit compulsivement par des critères d’efficacité et de compétence qui promeuvent la catastrophe : l’exclusion, le minage des relations sociales, la destruction de l’environnement. C’est l’ouragan de la globalisation qui pousse au suicide collectif, à couper la branche de la vie sur laquelle nous nous reposons. En 1989, Hinkelammert se trouvait à Berlin ; pendant que le chœur dominant entonnait l’hymne triomphal de la fin de l’histoire, notre auteur vit la matérialisation de cette coupure entre le capitalisme de réformes et le nouveau capitalisme extrême qui préfigure les signes d’identité du nouvel empire global qui est en train de se former.

La stratégie d’accumulation appelée globalisation ou mondialisation
de ce capitalisme sauvage désire la domination totale, accélère l’automatisme autodestructeur du marché et transforme peu à peu la société bourgeoise en en une société fondamentaliste qui cherche
à imposer ses points de vue de toutes parts, par la violence policière et militaire si nécessaire. Les droits du marché substituent les droits humains, et les bureaucraties privées transnationales qui
ne reconnaissent pas les citoyens, seulement les clients, convertissent la démocratie en un marché de votes qui rend impossible la justice ; un gouvernement mondial extra-parlementaire exerce le pouvoir, sans assumer les fonctions ni les responsabilités d’un gouvernement démocratique. Le nouveau pouvoir globalitaire cesse de réfléchir sur l’éthique du bien commun, opère avec l’éthique du calcul de la limite de ce qui est supportable, qui détermine ce que peuvent endurer les dominés ; il s’agit d’un génocide silencieux, d’un calcul suicidaire puisque ces limites ne peuvent être connues seulement à la suite de les avoir franchies. A cesser de réfléchir sur l’éthique du bien commun, la société bourgeoise vit l’éthique de la bande de voleurs, une éthique qui nous détruit à se transformer en logique dominante de notre société, préoccupée par la soutenabilité du système et non de la vie humaine. Ce cours de la globalisation est totalisation, On globalise et on totalise. C’est le totalitarisme du marché total et de la privatisation totale, c’est une globalisation pour l’exclusion qui expulse la majorité des êtres humains de manière globale : c’est le terrorisme, fils de l’irrationalité de la stratégie d’accumulation appelée globalisation.

Pour cela, Hinkelammert vit dans les évènements du 11 septembre 2001 à New York le commencement de la guerre civile totale. L’irrationalité du terrorisme qui renversa les tours jumelles est fille de l’irrationalité de la stratégie terroriste de la globalisation. Ce n’est pas un choc des cultures, c’est un produit interne de la propre culture dominante et globale. Aussi terroriste est cette stratégie de globalisation que les actes de réponses qui produit le monde l’exclusion, poussé à des situations désespérées de l’impossibilité de vivre. Ce jour, les coordonnées du bien et du mal tombèrent, survint une période féroce qu’aujourd’hui nous vivons et mourons dans l’Irak occupé.

Bush et son clan de faucons assaillent le pouvoir sur le monde entier parce qu’ils sont à la conquête de tout. C’est une doctrine Monroe planétaire, la transition du capitalisme utopique au capitalisme cynique qui, maintenant, ne nous revendique pas le potentiel de la raison en référence à l’intérêt général, mais qui élève l’intérêt particulier comme loi arbitraire d’un nouveau despotisme, le club global qui détermine le calcul d’utilité pendant qu’il crée l’enfer sur la terre. Le marché total a besoin d’un pouvoir politique mondial totalitaire accompagné du maccartisme mondial légitimé par une lutte finale entre la bien et le mal. Ils ne veulent pas de pétrole mais de tout le pétrole, toute l’eau, tout le blé, tous les gènes, tous les bénéfices. Ils sont disposés à assassiner afin de l’obtenir et ils ont besoin de monstres afin de légitimer le fonctionnement de l’industrie de la mort. On fabrique ainsi un super monstre terroriste, une hydre avec des têtes interminables qui justifie la guerre globale et permanente. L’axe du mal s’identifie avec le diable, qui seulement peut être écrasé par un dieu de citoyenneté nord-américaine, le dieu en uniforme et construit par Bush qui unifie le sacré et le mortifère.

Face à Nietzsche et aux nouveaux réactionnaires qui proclament ‘’ l’homme est un être pour la mort ‘’, l’intellectuel type Hinkelammert dit ‘’ non, l’homme est un être pour la vie ‘’. La culture de la désespérance qui pénètre aujourd’hui toute notre culture, qui encourage le crime, promeut l’anonymat et défait les relations humaines, peut et doit être vaincue par une nouvelle éthique du bien commun afin d’éviter la débâcle et la mort collective. Si le néo-libéralisme et le nouveau pouvoir globalitaire prétendent clore l’histoire et emprisonner les utopies, l’espérance des opprimés et des exclus se construit avec des résistances et des alternatives, le bien commun se fait présent comme résistance, comme expérience et construction des affectés. Le système écrase, mais cet écrasement produit des réactions, la victoire totale porte dans ses entrailles la déroute, toute omnipotence peut être impotence, Ce capitalisme criminel proclame qu’il n’y a pas d’alternative, mais s’il n’y a pas d’alternative il n’y a pas de liberté et l’être humain alors n’a rien à choisir. Hinkelammert nous presse de construire l’alternative, puisque la nier est nier la dignité de l’être humain. Alternatives qui ne sont pas des recettes, qui doivent surgir de la conscience que, sans elles, nous sommes perdus ; le danger n’est pas l’existence du marché et de l’état mais sa totalisation ; si sur le plan de l’état il nous faut exiger la démocratisation, sur le plan du marché l’exigence doit être l’intervention en fonction de la justice ; il s’agit, en définitive, de changer les bases structurelles qui rendent possible la stratégie d’accumulation de la globalisation laquelle ne peut assurer le bien commun, le droit à une vie convenable et à une société que nous désirons tous et toutes, nature comprise. Face au nouveau Grand Dictateur, le discours de la paix n’est pas un simple jugement de valeur, c’est l’unique réponse possible ; l’alternative passe par enlever à ce pouvoir les armes de la légitimité, le dénuder. Nous ne pouvons pas réduire la politique à une pure tactique ni rabaisser la théorie à un débat académique sans influence dans la praxis, l’alternative est faisable seulement si on la cherche, non comme individu isolé mais comme sujet qui fait irruption précisément dans cette individualité, rendant présent la solidarité et le bien commun, proclamant dans la lutte et dans le discours qu’on ne peut vivre sans que tous vivent.

Tous les textes de brièveté taillée inclus dans ce livre furent publiés durant la période 2000-2003 dans la revue mensuelle Ambien-tico, de laquelle Hinkelammert est columniste. Écrits d’amour et de rage, de plume tranquille mais de feu. Un classique de vie d’inviolable conscience morale et doté d’un sens aiguë de justice qui déborde d’humanité et de tendresse, qui nous aide à explorer un territoire miné par la manipulation et par l’injustice, et à construire la résistance nécessaire pour la défense humaine.

(*) José Merino del Rio. Coordinateur du Forum d’Action Politique ‘’ Un autre Costa Rica est possible, un autre monde est possible ‘’. Préface au livre de l’intellectuel Franz Hinkelammert ‘’ Solidarité ou suicide collectif ‘’, publié aux éditions AMBIENTICO de l’Université Nationale du Costa Rica. (2003).

Traduit de l’espagnol par :

Pierre Trottier, octobre 2003
Trois-Rivières, Québec, Canada

Source : www.alainet.org



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